La convocation de Herta Müller

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Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux – Alexis de Tocqueville

La Roumanie de Ceausescu est comme un aquarium. Les habitants vont et viennent et se heurtent aux parois : le pays est une grande prison à ciel ouvert. Parce qu’elle a voulu sortir de l’aquarium en écrivant une lettre destinée à l’Ouest comme on jette une bouteille à la mer, elle sera convoquée à 10 heures précises par la Securitate. Une fois, dix fois, cent fois pour répondre à des questions qui n’appellent pas de réponse.

« Depuis trois heures du matin, j’essaie de capter le tic-tac du réveil : con-vo-ca-tion, con-vo-ca-tion, con-vo-ca-tion… »

La convocation décrit une situation que de nombreux Roumains ont dû connaître sous la dictature ; la terreur instillée par la police secrète, l’absurdité des interrogatoires dont la vocation n’est pas d’enquêter mais de renforcer l’insécurité et la peur chez celui qu’on interroge. A cela s’ajoute la surveillance des uns par les autres, chacun se surveillant lui-même pour ne donner aucun prétexte à la police d’être « convoqué »,

La dictature et le quotidien qui en découle sont décrits par Herta Müller à hauteur d’homme. La narratrice n’est pas une intellectuelle rebelle, juste une ouvrière qui essaie de vivre dans ce régime qui rend littéralement fou car il y a deux alternatives : rester et tenter de garder son intégrité mentale ou fuir et risquer de mourir sous les balles. Pour d’autres, il reste l’alcool qui permet d’oublier ou au moins d’éviter de penser.

« Les chiens vidèrent le corps de Lilli. Sous leurs gueules, Lilli était aussi rouge qu’une masse de coquelicots. »

Herta Müller décrit avec réalisme et parfois une certaine poésie le désarroi, les maigres espérances, la peur, la violence envers son voisin ou son collègue de travail. Finalement ce sont les femmes qui sont les plus asservies subissant la violence de leur mari, de leur chef de service, obligées de donner leur corps pour garder leur emploi ou pour avoir la paix…

La Convocation, un livre sur la résistance ou comment ne pas perdre la raison. Une lecture éprouvante, intense et forte.

Editions Folio – 2020 – 263 pages

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